La généalogie, à la recherche de l’ancêtre perdu
La généalogie, véritable phénomène de société en France depuis les années 1970, n’a pas cessé de se développer pour toucher aujourd’hui toutes les couches de la population. Science pour les uns, pratique pour les autres, c’est avant tout une activité chargée de sens qui demande beaucoup d’investissement personnel.
On définit souvent la généalogie comme la science (ou la pratique) dont le but est l’étude de l’origine et de l’histoire des familles, et qui a pour objet la recherche des ancêtres. Pourtant, la généalogie peut prendre d’autres formes en étudiant, par exemple, la descendance d’une personne. On distingue généralement la généalogie ascendante (les ancêtres), la généalogie descendante (les descendants), la généalogie agnatique ou patronymique (les ascendants hommes), la généalogie cognatique (les ascendants ou descendants femmes) et la généalogie héraldique (les ascendants ayant porté les armoiries familiales). Les généalogistes professionnels procèdent aussi à des généalogies successorales afin de retrouver les héritiers d’une personne décédée, à la demande d’un notaire.
Les résultats de ces recherches sont le plus souvent compilés dans des bases de données et présentés sous forme d’arbre généalogique, permettant de visualiser aussi bien les personnes composant l’ascendance que les liens de parenté qui les unissent. L’arbre généalogique est dit complet quand il recouvre à la fois les ascendants et les descendants d’une même personne.
Une pratique élitiste qui s’est démocratisée
Pendant longtemps, la généalogie s’adressait essentiellement aux familles nobles ou notables, qui s’appuyaient sur leur arbre généalogique pour asseoir leur statut. L’extension de la pratique à des catégories plus modestes est apparue dans les pays construits sur des vagues successives d’immigration, et plus précisément en Amérique du Nord où un engouement populaire sans précédent s’est développé à partir des années 1930. Cet enthousiasme ne s’est d’ailleurs jamais démenti puisqu’en 2003 une enquête de la société Philips rappelait que plus de 15 millions d’Américains avaient une pratique régulière et avancée de la généalogie.
En dehors de ces pays de formation récente, la France est le deuxième lieu de démocratisation de la recherche généalogique ; depuis les années 1970, c’est une véritable frénésie qui voit le développement d’un réseau de centaines d’associations, de sites Internet, de revues spécialisées…On estime aujourd’hui qu’entre 500000 et 800000 Français pratiquent la généalogie de manière active.
Une activité à plein temps
Ce n’est pas un hasard si, en France, la majorité des généalogistes sont des personnes retraitées. Procéder à une recherche généalogique est le plus souvent un travail de longue haleine. Sans compter que, pour la plupart des généalogistes passionnés, il ne s’agit pas seulement de constituer une liste de noms reliés entre eux, mais bien plus de comprendre le contexte dans lequel leurs ancêtres ont évolué et d’appréhender leurs modes de vie.
Il faut commencer par regrouper toutes les informations encore disponibles au niveau familial, ce qui impose entre autres de recueillir la parole des plus anciens. La phase suivante consiste à aller puiser dans la masse des documents conservés par les institutions publiques (registres paroissiaux, registres d’état civil et tables décennales, actes notariés, listes de recensement… consultables en mairie, en Archives Communales ou Départementales). On peut aussi se rapprocher de l’une des nombreuses associations locales de généalogie qui ont souvent une excellente connaissance des archives sur leur territoire et peuvent guider le généalogiste débutant, aussi bien dans son approche méthodologique que dans sa recherche de données.
En raison de la très grande difficulté pour retrouver ces informations, de nombreux réseaux d’entraide se sont mis en place de façon spontanée. C’est le cas notamment des associations de généalogies qui se sont réunies au sein du système GénéaBank, gigantesque base de données cumulées à l’usage de tous leurs membres. Aujourd’hui, leur exemple est suivi par de nombreux sites Internet qui proposent aux particuliers de partager leurs données sur le net (mais attention à la fiabilité des informations). D’autre part, certaines informations deviennent plus facilement accessibles via les publications et la mise en ligne de bases de données publiques comme celles du Ministère de la Défense ou celles d’Archives Départementales ayant procédé à la numérisation de leurs documents. Mais attention, les recherches restent longues et fastidieuses…
La généalogie, ou le retour de l’imago antique ?
Les recherches généalogiques peuvent être si difficiles et demander tellement de temps, pour des résultats finalement incertains, que l’on peut s’interroger sur les raisons profondes d’un tel engouement. Bien sur, avec l’urbanisation et l’éclatement géographique des familles, le besoin de racines se fait de plus en plus sentir. Savoir d’où l’on vient serait une nécessité ; à défaut de pouvoir se reconnaître dans le monde moderne, il faut bien s’inscrire dans quelque chose… C’est un retour vers la famille inattendu, au moment où ses valeurs sont en crise, malmenées par les bouleversements de la société moderne et souvent méprisées par les courants de pensée prédominants.
Mais une autre pulsion, découlant de la première, peut aussi être perçue dans certains témoignages de généalogistes amateurs. Quand on recherche ses ancêtres, on n’a pas vraiment envie de tomber sur n’importe qui… On évoque alors la possibilité de retrouver des ancêtres nobles, des ancêtres héroïques, ou, plus justement, de simples personnes qui correspondent aux valeurs dont on voudrait être le descendant, le digne héritier en quelque sorte.
Bizarrement, on retrouverait là le sens antique de l’arbre généalogique. Revenons un peu en arrière, au temps de la Rome antique. A cette époque, un rite de piété pratiqué au sein de la famille veut que l’on fabrique des masques de cire (les imagines, à l’origine du mot image) représentant les traits des défunts importants pour la famille, ceux qui illustrent le mieux les valeurs de la gens (la famille). Ces masques étaient occasionnellement portés pour les funérailles, mais, surtout, ils étaient exposés dans l’atrium de la villa, dans un lieu de passage obligé pour tout visiteur. Peu à peu, les imagines sont organisées de façon à former l’arbre généalogie (incomplet) de la famille. On voit bien, dès lors, que l’arbre généalogique est apparu pour symboliser, pour littéralement exposer les valeurs familiales. C’est peut-être un peu le même phénomène qui se déroule aujourd’hui, dans un monde où l’on assiste à une demande de reconnaissance de plus en plus pressante.
Le saviez-vous ?
Si la généalogie est avant tout une histoire de famille, elle donne aussi lieu à des projets de portée plus universalistes. Les membres de l’Église de Jésus-Christ des Derniers Jours (ou plus simplement les Mormons) se sont donné pour but de retracer l’arbre généalogique de l’humanité. Rien de philanthropique dans leur entreprise, il s’agit avant tout de baptiser post-mortem tous ceux qui n’ont pas eu la chance de se convertir à leurs préceptes de leur vivant… Des projets plus prosaïques se sont installés sur Internet, sous la forme de sites qui recueillent des bases de données déposées par les Internautes. Le but est, à terme, d’arriver à connecter les données entre elles afin d’établir l’arbre généalogique universel.

